Gilles Balmet

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Texte de Lucile Encrevé 2011

Catalogue Gilles Balmet / Somewhere here on Earth / Fage éditions

Gilles Balmet, une mise à distance

Ces notes pour Gilles Balmet,

comme une première tentative de me saisir de son travail, rencontré il y a quelques années à la galerie Nuke (2006).


1/ Distance prise avec le réel – qui, dans les vidéos, apparaît masqué, souvent par une grille, cet outil privilégié de l'abstraction (Aïkido, 2004), ou derrière/de l'autre côté d'une vitre (d'un train, de son appartement) ; qui, dans les photographies, est saisi au travers d'objets l'oblitérant ou dans un mouvement qui l'égare (Tokyo City Lights, 2010), est rephotographié ou effacé (Belles demeures, 2005-2006) à partir d'images pauvres trouvées ; qui, dans les œuvres sur papier et sur toile, le plus souvent en noir et blanc, semble apparaître et disparaître (une illusion qui se révèle), ainsi dans le groupe des œuvres, réalisées à partir de 2004, lié au test de Rorschach (test souvent repris par des artistes, pour ce qu'abstrait il suggère de figuratif, de Warhol à David Ratcliff), ou dans celles rappelant des paysages, telle la série des Zones ignorées (2009-2010), œuvres sur papier rejouant, après les peintures Elsewhere (2002-2003), les motifs, évocateurs, de papiers marbrés. Distance, dans un va-et-vient entre abstraction et figuration, abstraction (paysages) et corps (d'hommes), comme chez Georges Tony Stoll et surtout Wolfgang Tillmans, à qui Balmet a emprunté deux mots du titre de l'exposition View from Above, qu'il a vue dans sa station du Palais de Tokyo en 2002, pour une série de papiers, From Above (2009). Cette dernière rencontre (de Tillmans, de ses œuvres, à travers expositions et livres) centrale pour son travail, témoignant du rôle essentiel qu'y tient, malgré la faiblesse numérique des photographies, le médium photographique (celui-là même censé documenter le réel), et d'abord comme modèle pour l'émergence des images (les bains dans lesquels sont passés les papiers, leur séchage sur des étendages, l'atelier nommé laboratoire, l'importance des notions d'apparition et d'empreinte)1.

2/ Distance prise avec toute expression de soi, avec tout ce qui pourrait renvoyer dans l'œuvre à des profondeurs cachées (motifs des plis, des fentes, de la grotte, obsession de l'eau – dans ses productions, ses références, sa pratique) à travers expériences et thèmes (le reflet, le double) qui pourraient rapidement convoquer le surréalisme (et la psychanalyse) et faire ressentir « un frisson de crime2 » (face à ces images révélées ou volées), dans des travaux, fonctionnant souvent en séries, soumis à un protocole : où il s'agit, sans chercher à partir d'un contenu préexistant, de laisser faire, dans son appartement (images saisies d'une fenêtre, en un seul plan séquence) et son atelier grenoblois (papiers et toiles soumis à diverses expériences), les matériaux et les outils, dans une grande simplicité (pas de magie ni d'alchimie, tout est toujours expliqué, dans les nombreux textes accompagnant les œuvres), un désir de neutralité (de banalité) et une forme d'absence (produite par des gestes répétitifs comme ceux « d'un employé de bureau qui prépare et plie des courriers dans des enveloppes ou exécute une manipulation informatique répétitive qui en devient méditative3 »), une absence qui se rejoue dans les œuvres (vides de présence humaine, ainsi au sein des fameuses Ink Mountains, de 2008-2010, ou saisissant une pause dans l'action – un temps, long, en creux, d'entre-deux ou de fin de partie). De la surface (de la légèreté) contre/avec la profondeur.

3/ Distance prise avec tout art sacralisé. Balmet revendique pour son travail, loin de l'aura d'un seul médium choisi, pauvreté et bricolage, parfois enfantin (le bac utilisé pour les papiers est une piscine gonflable rose Charlotte aux fraises4 et les billes en plastique dont l'artiste use pour Black Pearls, en 2009, des munitions de pistolet pour enfant), une position entre original et multiple (dans un dialogue, ouvert par ses matériaux, l'encre en premier lieu, ses gestes, avec toutes les techniques de reproduction et d'édition), un jeu avec décoration (quand les taches du test de Rorschach se font motifs, en 2006, sur les vitrines des boutiques italiennes Hermès) et décoratif (où l'artiste croise la route de Philip Taaffe qui a aussi regardé du côté du suminagashi, l'ancêtre japonais de la marbrure5). Loin déjà (il est né en 1979) du post-modernisme, Balmet, comme pour les médiums, ne choisit pas mais accumule ses références, ce qu'indique par exemple la liste improbable des artistes, une cinquantaine, de familles très diverses, parfois opposées, mise en lien sur son site, avec un désir lisible dans son discours de mêler sans les opposer culture high (par exemple l'œuvre de Brice Marden, chez qui justement il « aime le caractère sacré que ça prend6 » dans les photographies montrant le peintre américain au travail) et low7, des clips de Michel Gondry pour Björk et ses « emotional landscapes » (Joga, 1997) à certains jeux vidéo8 tel Kid Chameleon (1992), en passant par la musique de Prince dont il emprunte en 2011 pour son exposition, après Sometimes It Snows in April en 2009, le titre Somewhere Here on Earth.


1 L'artiste le signale souvent lui-même, comme lors de notre rencontre à Paris le 17 juin 2010 : « La magie du développement photographique est quelque chose que j'aime adapter à la peinture. »

2 Cf. David Rimanelli sur la peinture de Christopher Wool (« Exil sur East Broadway », Christopher Wool, Strasbourg, Musée d'art moderne et contemporain, 2006, p. 177).

3 G. Balmet, « Black Pearls », Gilles Balmet. Œuvres sur papier 1, Angoulême, Éditions Marguerite Waknine, 2009, np.

4 Visible dans les deux autoportraits photographiques de 2008 et 2011 qui accompagnent ses publications.

5 Intérêt pour le papier marbré partagé par plusieurs artistes abstraits contemporains, tel Damián Navarro.

6 G. Balmet, lors de notre rencontre à Paris le 17 juin 2010.

7 Position prise par de nombreux artistes abstraits aujourd'hui – je me permets de renvoyer à mon texte « Une place qui n'est pas fixe. De quelques peintres abstraits contemporains », La Peinture est presque abstraite, Bourges, Le Transpalette, 2009, p. 6-7.

8 « Certains jeux vidéo contiennent des univers entiers fascinants et je repense parfois à ces espaces parcourus virtuellement et dont les ambiances m'ont nourri. », G. Balmet, correspondance avec l'auteure, 24 janvier 2011.


ENGLISH TRANSLATION

Gilles Balmet - a distancing

Lucile Encrevé


These notes for Gilles Balmet represent an attempt to grasp his work, first encountered at the Nuke gallery in 2006.

1/ A distancing from reality – which, in the videos, appears masked, often by a grid, as a privileged tool of abstraction (Aikido, 2004),or behind (or on the other side of ) a window (in a train, or an apartment); which, in the photographs, is seized through objectsthat obliterate it, or a movement that loses it (Tokyo City Lights, 2010), rephotographed or effaced (Belles demeures, 2005-2006), starting with insignificant found images; which, in works on paper or canvas, mostly in black and white, seems to appear and disappear (an illusion revealed), as in the group of works whose creation began in 2004, based on Rorschach tests (whose abstraction suggests figuration, and which has been adopted by artists from Warhol to David Ratcliff), or those that recall landscapes, like the Zones ignorées series of works on paper, 2009-2010, which, following the Elsewhere paintings, 2002-2003, reprise the evocative motifs of marbled paper. Distance, in a coming and going between abstraction and figuration – abstraction (landscapes) and bodies (people) – as with Georges Tony Stoll and, in particular, Wolfgang Tillmans, from whose exhibition View from Above, which he saw at the Palais de Tokyo in 2002, he borrowed two words for a series of works on paper, From Above, 2009. The ongoing encounter with Tillmans, both through exhibitions and books, has been important to him, and it demonstrates the fact that photography (which is supposed to chronicle reality), though he does not use it frequently, is significant for him, in particular as a model for the emergence of images, with the baths in which the paper is immersed, its drying, the studio as a laboratory and the concepts of appearance and prints1.

2/ A distancing from every expression of the self, along with all that might refer to hidden depths (motifs such as folds and slits, caves, an obsession with water – in his works, his references, his practice), through experiences and themes (reflections, duplicates) that conjure up surrealism (or psychoanalysis) and “a quiver of crime” 2 (when looking at revealed or stolen images), in works that often form series resulting from the application of a protocol; where, without seeking a basis in pre-existing content, it is a question of letting be, in his apartment (images taken through a window, in a single shot) or his studio in Grenoble (with different experiments on paper and canvas), materials and tools, in total simplicity (no magic or alchemy – everything explained in the numerous texts that accompany the works), a desire for neutrality (banality) and a form of absence (produced by repetitive gestures such as those of “an office worker folding letters and putting them in envelopes, or carrying out a repetitive computing task that ends up becoming meditative”3) that is played out again in works devoid of human presence, as in the famous works on paper, Ink Mountains, 2008-2010, or taking a break from the action – a time, long, hollow, betwixt and between, or in the endgame. Surface (lightness) against/ with depth.

3/ A distancing from any form of consecrated art. Balmet, far from the aura of a single chosen medium, identifies his work with economy and bricolage, sometimes infantile (the tank used for the immersion of the paper is an inflatable pink paddling pool 4, and the plastic pellets used in Black Pearls, 2009, were munitions for a toy pistol), hovering between the original and the multiple, in a dialogue, open in terms of materials (ink, in the first place), gestures, reproduction and publishing techniques, decoration (the Rorschach blots became motifs, in 2006, on the windows of Hermès’ Italian shops) and the decorative (the meeting with Philip Taaffe, and suminagashi, the Japanese ancestor of marbling 5). Though already at a distance from post-modernism (he was born in 1979), Balmet does not make choices among media, but accumulates references. This penchant can also be seen in the improbable list of artists (some fifty in all), belonging to highly diverse (and sometimes incompatible) families, to whom there are links on his web site. And his discourse demonstrates a clear desire to combine, without distinction, “high” culture (e.g. Brice Marden’s work, and his admiration for “the sacred character it assumes” 6, in photographs showing the painter at work) and “low” culture7, from Michel Gondry’s clip featuring Björk’s “emotional landscapes” (Joga, 1997) to video games such as Kid Chameleon, 1992 8, via Prince, from whom he borrowed the title Somewhere Here on Earth for an exhibition in 2011, following the 2009 Sometimes it Snows in April

 

1. As he himself has often pointed out, for example when we talked in Paris on 17 June 2010:
«The magic of photographic development is something I like to adapt to painting.»

2. See David Rimanelli on Christopher Wool: «Exil sur East Broadway», in Christopher Wool,
Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain, 2006.

3. Gilles Balmet, in «Black pearls», in Gilles Balmet. OEuvres sur papier 1, Angoulême, Editions
Marguerite Waknine, 2009.

4. It can be seen in the two photographic self-portraits, 2008 and 2011, that accompany his
publications.

5. A number of contemporary abstract artists, among them Damián Navarro, use marbled paper.

6. He made this remark during our meeting in Paris on 17 June 2010.

7. A number of present-day abstract artists have adopted this position: see my text «Une place
qui n’est pas fixe. De quelques peintres abstraits contemporains», in La Peinture est presque
abstraite, Bourges, Le Transpalette, 2009.

8. «Some video games contain complete, fascinating universes. I sometimes think about spaces
I’ve travelled through virtually, with ambiances that have given me ideas.» (Correspondence with
the author, 24 January 2011.)