Gilles Balmet

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Gilles Balmet … au-delà des terres infinies. 2019

Élisabeth CHAMBON
Conservateur en chef du patrimoine
Musée Géo-Charles

Gilles Balmet … au-delà des terres infinies.


« Au lieu exact où le soleil cesse d'être soleil, l'ombre ombre (…) et on ne sait si c'est la fin ou le début de quelque chose. »
Fabio Pusterla


Un après-midi de l'automne 2018, j'ai visité l'exposition de Gilles Balmet « l'atelier des Combles » au Centre Culturel le Belvédère à Saint-Martin d'Uriage, tout proche d'Uriage-les-Bains, station thermale avec laquelle il nourrit d'intimes souvenirs de famille surtout de son enfance.
Je me fie beaucoup à l'instant et à l'instinct quand je parcours une exposition. Au départ, il y a un ressenti, quelque chose nous arrive. Le désir simplement d'être là. Il n'y a pas de raison d'amoindrir cette expérience. On affronte l’œuvre chaque fois sous un nouveau regard, un œil précis. Une œuvre a pour moi une vraie puissance d'apparition, elle peut me bouleverser jusqu'au fond des prunelles. Ce ressenti est bien réel en cet après-midi face aux œuvres de Gilles Balmet.
Cette question incandescente du pouvoir de l’œuvre, incite à élargir son être, à opérer des passages. On procède par déplacement et effacement. On se retrouve transporté très loin de ce que l'on connaît ou croyait connaître. On cherche des yeux d'où ce monde a surgi. Surtout ne pas relâcher l'observation. L'exposition de Gilles Balmet se révèle comme une condensation du souffle qui accompagne ma contemplation. Ce souffle je le sens qui afflue à la surface du papier et de la toile. Prendre la mesure de ce que proclame cette œuvre, s'accorder ce temps d'arrêt dans la manifestation du visible et de l'invisible. C'est une respiration placée sous le signe d'une constellation radieuse et incessante des terres habitées, à travers les séries présentées notamment dont un fabuleux très grand format de la série Silver Reliefs, les Silver Moutains, les Waterfalls Minimal ou Hybrid, les Ink landscapes, entre autres, qui m'ont apostrophé et convié à une sarabande visuelle.
Qu'est-ce qui s'écrit quand je regarde ? Où regarder ? Ce que je vois, cette image indescriptible au départ, ne se distingue et n'isole que pour me confondre, me replonger dans le mutisme originel d'où elle a été tirée. Je sais l'instabilité des mots. Rien ne va de soi, ils surgissent spontanément au fur et à mesure de ma visite. Cela se veut comme une intrigue. Le travail de Gilles Balmet m'y invite avec bonheur. Il me plaît de porter témoignage en faveur de ce que j'aime. La peinture donne aux mots une autre lumière. Se positionner « à propos » d'une œuvre implique un travail de langage qui incite à aller plus loin, ailleurs et autrement. Je m'y risque par ce bel après-midi dans la lumière rousse de l'automne.

Pour Gilles Balmet la peinture n'est pas chose du passé. Fidèle à sa pratique et à celle du dessin (lavis ou encre) il ne s'est jamais inscrit dans son élimination pour solde de tout compte. Il va bien au-delà d'ailleurs d'un simple effet de mode, de style ou d'école. Son œuvre n'est pas encombrée de son savoir. Dessin et peinture sont nourris de voyages, de lectures, de musique et de cinéma. Sa peinture demande à être interrogée pour elle-même. Elle fonde son assise dans le paysage mais elle sort du carcan figuration-abstraction. Elle trouve sa place dans un monde de commencement où le récit se dérobe.
Gilles Balmet n'obéit donc à aucun plan concerté, si ce n'est à des procédés picturaux spécifiques, des outils et matériaux hors norme comme il l'indique. Ils définissent le pouvoir gestuel de son processus de création. L'artiste questionne les fondements de l'acte pictural notamment le support, la facture, le geste et la couleur. Ils sont révélateurs de sa démarche qui suppose l'organisation d'un atelier où une mémoire se dit, une jouissance se célèbre. C'est celui des combles à Grenoble, datant des années 20, lié à l'activité de maître-verrier de sa famille, héritage de savoir-faire, d'histoire et de tradition artistique confrontés au quotidien, au corps et à l'environnement de l'artiste. Ici, Le corps est un lieu, il est dans la peinture dedans/dehors.
Un geste mobilise tout le corps, c'est le corps entier qui est expressif comme une présence à l’œuvre. Gilles Balmet renforce l'idée physique de ce corps/œuvre comme un performeur. Il reste présent dans le désir de la main qui guide, la tension à vivre. Il prend plaisir à réaliser des expérimentations qu'il dit chimiques. Nombre de portraits photographiques d'ailleurs, le présentent dans cet atelier avec un masque, lui conférant l'air d'un personnage de science-fiction. Les effets produits, il ne les a pas volontairement voulus, mais il les contrôle et l'ensemble semble mystérieusement dirigé. Des tensions opposées, le danger couru, font l'unité entre le stable et le mouvant. Il s'autorise cette prise en main, cette manipulation du réel le plus vif, qu'il faut laisser parler. Il ne cherche pas un motif, le motif c'est sa danse autour des bacs, des cuves de papiers trempés qui coulent et s'écoulent, papier en tant qu'objet de désir du corps qui l'effleure, trace, l'imprègne. Il ne saisit rien, il dépose et tout est dit. Il y a un silence ou juste un grésillement ténu de la feuille ou la toile, le tremblement du temps. Je ne reviendrai pas sur le procédé de pulvérisation, pliage, projection de matière et de trempage qui ont été largement évoqués dans des articles, interviews et textes de critiques.
Ce qui m'intéresse, c'est que les processus utilisés ouvrent à une temporalité et à un espace qualifié de « paysage » là où il plonge ses racines, étend sa ramure obstinément. Plus que sa matérialité, c'est plutôt comment cette œuvre accordée aux forces du monde, définit un territoire non codé, un espace à portée du regard, un «abri précaire» des formes sur le support blanc, noir, (papier ou toile) parfois pulvérisé d'argenté, dont les profondeurs fiévreuses et les vides font la singularité, le lyrisme de ces œuvres.

Là, on est saisi par l'entassement indécis de blocs, de vallées ignorées, leur dénuement, l'infini tracé d'incertitude qui ramène au jour l'enfoui comme une sorte de logos. Prenant mon temps, me voici dans le noir ou l'excès de lumière d'un monde flottant (résonance de séjours à Kyoto en 2010 et 2014) celui de son impermanence, de son écume, de ce qui ne demeure pas. L'horizon tremble sous ces contrées lointaines, elles s'évasent sans début ni fin. Puis plus loin un peu de vitesse, de rythme, le paysage est mouvement. Il y a une inéluctable nécessité de poursuivre le geste dans l'imprévu, se laisser travailler par lui, sans perdre ce monde que la peinture a charge de dire. Le hasard aux aguets est si vivant. On laisse traîner une salissure, une coulure. Tout s'enchevêtre, se superpose à la surface, parcelle du présent qui sédimente et enregistre la somme inépuisable des pulsions.
A qui appartiennent ces cendres ? Les vents n'en savent rien, ni ces herbes qui se couchent. Un éboulis s'arrête, là un talus, une ligne déliée et peut-être une aube intérieure qui murmure à la surface. Paysage, pagina, (mot latin de page qui dit aussi la demeure) extension de l'espace où l'on erre de vallons en vallons. Des courbes, des creux, des pics se succèdent, de hautes vagues se lèvent dans l'infini du large, des turbulences, des fusions de la riche substance du monde en convulsion. Le lieu d'être de ce paysage est sa « présence d'absence »*, aucune histoire humaine palpable n'en émane.
Encore plus loin, c'est un orage, l'ampleur d'une montagne qui permet le dévalement d'une ombre où se superposent des couches de matière granuleuse et poudrée. Il propage son tonnerre, alors la nuit craque et se met à rouler en tout sens comme si tout chancelait. « Il y a une nuit dans la nuit » dit le poète Joë Bousquet. Ces mots résonnent face aux Black Rain crépusculaires.
Dans un surgissement incontrôlable, l'espace s'entête à naître, à faire monter le fond des choses, la face de la terre qu'on ne voit pas, le gouffre des grands courants d'eau sous-marine. La fragilité devient intense dans l'infini et l'illimité d'un ciel noir, surpeuplé d'astres, de nuages, du délire des forces éruptives des couches de matière. Le noir déferle, l'eau se précipite en averse. Vides actifs déchirant la plénitude de l'obscurité comme une lampe dans la lumière aride.
Gilles Balmet ordonne le désordre du rêve, rend cohérent le chaos et rassemble par une logique picturale, ce qui était éparpillé aux quatre coins du monde. L’œil s'égare dans les plis d'un paysage « non lieu » immuablement fluide qui garde son secret. Le paysage n’est pas un spectacle. Ce qui en est restitué, c’est la manière dont il a été perçu, assimilé, le sentiment d'avoir été du côté de la nature. À la manière des séries hautement colorées au lavis d'encre des Waterfalls minimal ou Waterfalls Hybrid, des expansions liquides comblent les intervalles du blanc et se jouent des illusions de la distance. Il n'est pas nécessaire qu'il y ait affirmation, installation de la couleur. Pas de panique à savoir comment cela « pleut » infiniment des taches sur la page blanche. Ces deux séries révèlent un chromatisme puissant (à la Joan Mitchell) enivré de lumière et d'une extrême fluidité. Harmonisation de feuillage, rivière déferlante, des roses, des verts, des violets et des bleus transparents dialoguent en variations infinies telle une cadence de joie.

Dans chacune des séries, Gilles Balmet prospecte le plus profond mystère qui rompt avec une réalité visuelle existante. On ne peut plus se dire « Qu'est-ce que c'est ? » « Où est-ce ?» cet informe n'est jamais clôt, c'est un organisme ouvert qui crée un autre monde, une cérémonie de l'événement et de la vitalité. Le monde est à prendre, avancer vers lui, c'est se heurter, essayer de retenir ce qui ne se saisit pas. Rien n'est fermé dans ce glissement, cette mouvance. Il ne cherche pas à contourner le beau. Quand tout est déjà âpre, discontinu et inégal, il nous propose une éclaircie ou plus exactement une apparition qui nous place invariablement du côté de la peinture, de son indicible lieu qui nous tient éveillé. La peinture n'a pas de signification, seulement une existence.


Élisabeth CHAMBON
Conservateur en chef du patrimoine
Musée Géo-Charles

*Henri Maldiney
L'art , l'éclair de l'être. Ed. COMP'ACT , collection Scalène, 1993