Gilles Balmet
au-delà des terres infinies.
« Au lieu exact où le soleil cesse d'être soleil,
l'ombre ombre (
) et on ne sait si c'est la fin ou le début
de quelque chose. »
Fabio Pusterla
Un après-midi de l'automne 2018, j'ai visité l'exposition
de Gilles Balmet « l'atelier des Combles » au Centre Culturel
le Belvédère à Saint-Martin d'Uriage, tout proche
d'Uriage-les-Bains, station thermale avec laquelle il nourrit d'intimes
souvenirs de famille surtout de son enfance.
Je me fie beaucoup à l'instant et à l'instinct quand je
parcours une exposition. Au départ, il y a un ressenti, quelque
chose nous arrive. Le désir simplement d'être là.
Il n'y a pas de raison d'amoindrir cette expérience. On affronte
luvre chaque fois sous un nouveau regard, un il précis.
Une uvre a pour moi une vraie puissance d'apparition, elle peut
me bouleverser jusqu'au fond des prunelles. Ce ressenti est bien réel
en cet après-midi face aux uvres de Gilles Balmet.
Cette question incandescente du pouvoir de luvre, incite
à élargir son être, à opérer des passages.
On procède par déplacement et effacement. On se retrouve
transporté très loin de ce que l'on connaît ou croyait
connaître. On cherche des yeux d'où ce monde a surgi. Surtout
ne pas relâcher l'observation. L'exposition de Gilles Balmet se
révèle comme une condensation du souffle qui accompagne
ma contemplation. Ce souffle je le sens qui afflue à la surface
du papier et de la toile. Prendre la mesure de ce que proclame cette
uvre, s'accorder ce temps d'arrêt dans la manifestation
du visible et de l'invisible. C'est une respiration placée sous
le signe d'une constellation radieuse et incessante des terres habitées,
à travers les séries présentées notamment
dont un fabuleux très grand format de la série Silver
Reliefs, les Silver Moutains, les Waterfalls Minimal ou Hybrid, les
Ink landscapes, entre autres, qui m'ont apostrophé et convié
à une sarabande visuelle.
Qu'est-ce qui s'écrit quand je regarde ? Où regarder ?
Ce que je vois, cette image indescriptible au départ, ne se distingue
et n'isole que pour me confondre, me replonger dans le mutisme originel
d'où elle a été tirée. Je sais l'instabilité
des mots. Rien ne va de soi, ils surgissent spontanément au fur
et à mesure de ma visite. Cela se veut comme une intrigue. Le
travail de Gilles Balmet m'y invite avec bonheur. Il me plaît
de porter témoignage en faveur de ce que j'aime. La peinture
donne aux mots une autre lumière. Se positionner « à
propos » d'une uvre implique un travail de langage qui incite
à aller plus loin, ailleurs et autrement. Je m'y risque par ce
bel après-midi dans la lumière rousse de l'automne.
Pour Gilles Balmet la peinture n'est pas chose du passé. Fidèle
à sa pratique et à celle du dessin (lavis ou encre) il
ne s'est jamais inscrit dans son élimination pour solde de tout
compte. Il va bien au-delà d'ailleurs d'un simple effet de mode,
de style ou d'école. Son uvre n'est pas encombrée
de son savoir. Dessin et peinture sont nourris de voyages, de lectures,
de musique et de cinéma. Sa peinture demande à être
interrogée pour elle-même. Elle fonde son assise dans le
paysage mais elle sort du carcan figuration-abstraction. Elle trouve
sa place dans un monde de commencement où le récit se
dérobe.
Gilles Balmet n'obéit donc à aucun plan concerté,
si ce n'est à des procédés picturaux spécifiques,
des outils et matériaux hors norme comme il l'indique. Ils définissent
le pouvoir gestuel de son processus de création. L'artiste questionne
les fondements de l'acte pictural notamment le support, la facture,
le geste et la couleur. Ils sont révélateurs de sa démarche
qui suppose l'organisation d'un atelier où une mémoire
se dit, une jouissance se célèbre. C'est celui des combles
à Grenoble, datant des années 20, lié à
l'activité de maître-verrier de sa famille, héritage
de savoir-faire, d'histoire et de tradition artistique confrontés
au quotidien, au corps et à l'environnement de l'artiste. Ici,
Le corps est un lieu, il est dans la peinture dedans/dehors.
Un geste mobilise tout le corps, c'est le corps entier qui est expressif
comme une présence à luvre. Gilles Balmet
renforce l'idée physique de ce corps/uvre comme un performeur.
Il reste présent dans le désir de la main qui guide, la
tension à vivre. Il prend plaisir à réaliser des
expérimentations qu'il dit chimiques. Nombre de portraits photographiques
d'ailleurs, le présentent dans cet atelier avec un masque, lui
conférant l'air d'un personnage de science-fiction. Les effets
produits, il ne les a pas volontairement voulus, mais il les contrôle
et l'ensemble semble mystérieusement dirigé. Des tensions
opposées, le danger couru, font l'unité entre le stable
et le mouvant. Il s'autorise cette prise en main, cette manipulation
du réel le plus vif, qu'il faut laisser parler. Il ne cherche
pas un motif, le motif c'est sa danse autour des bacs, des cuves de
papiers trempés qui coulent et s'écoulent, papier en tant
qu'objet de désir du corps qui l'effleure, trace, l'imprègne.
Il ne saisit rien, il dépose et tout est dit. Il y a un silence
ou juste un grésillement ténu de la feuille ou la toile,
le tremblement du temps. Je ne reviendrai pas sur le procédé
de pulvérisation, pliage, projection de matière et de
trempage qui ont été largement évoqués dans
des articles, interviews et textes de critiques.
Ce qui m'intéresse, c'est que les processus utilisés ouvrent
à une temporalité et à un espace qualifié
de « paysage » là où il plonge ses racines,
étend sa ramure obstinément. Plus que sa matérialité,
c'est plutôt comment cette uvre accordée aux forces
du monde, définit un territoire non codé, un espace à
portée du regard, un «abri précaire» des formes
sur le support blanc, noir, (papier ou toile) parfois pulvérisé
d'argenté, dont les profondeurs fiévreuses et les vides
font la singularité, le lyrisme de ces uvres.
Là, on est saisi par l'entassement indécis de blocs,
de vallées ignorées, leur dénuement, l'infini tracé
d'incertitude qui ramène au jour l'enfoui comme une sorte de
logos. Prenant mon temps, me voici dans le noir ou l'excès de
lumière d'un monde flottant (résonance de séjours
à Kyoto en 2010 et 2014) celui de son impermanence, de son écume,
de ce qui ne demeure pas. L'horizon tremble sous ces contrées
lointaines, elles s'évasent sans début ni fin. Puis plus
loin un peu de vitesse, de rythme, le paysage est mouvement. Il y a
une inéluctable nécessité de poursuivre le geste
dans l'imprévu, se laisser travailler par lui, sans perdre ce
monde que la peinture a charge de dire. Le hasard aux aguets est si
vivant. On laisse traîner une salissure, une coulure. Tout s'enchevêtre,
se superpose à la surface, parcelle du présent qui sédimente
et enregistre la somme inépuisable des pulsions.
A qui appartiennent ces cendres ? Les vents n'en savent rien, ni ces
herbes qui se couchent. Un éboulis s'arrête, là
un talus, une ligne déliée et peut-être une aube
intérieure qui murmure à la surface. Paysage, pagina,
(mot latin de page qui dit aussi la demeure) extension de l'espace où
l'on erre de vallons en vallons. Des courbes, des creux, des pics se
succèdent, de hautes vagues se lèvent dans l'infini du
large, des turbulences, des fusions de la riche substance du monde en
convulsion. Le lieu d'être de ce paysage est sa « présence
d'absence »*, aucune histoire humaine palpable n'en émane.
Encore plus loin, c'est un orage, l'ampleur d'une montagne qui permet
le dévalement d'une ombre où se superposent des couches
de matière granuleuse et poudrée. Il propage son tonnerre,
alors la nuit craque et se met à rouler en tout sens comme si
tout chancelait. « Il y a une nuit dans la nuit » dit le
poète Joë Bousquet. Ces mots résonnent face aux Black
Rain crépusculaires.
Dans un surgissement incontrôlable, l'espace s'entête à
naître, à faire monter le fond des choses, la face de la
terre qu'on ne voit pas, le gouffre des grands courants d'eau sous-marine.
La fragilité devient intense dans l'infini et l'illimité
d'un ciel noir, surpeuplé d'astres, de nuages, du délire
des forces éruptives des couches de matière. Le noir déferle,
l'eau se précipite en averse. Vides actifs déchirant la
plénitude de l'obscurité comme une lampe dans la lumière
aride.
Gilles Balmet ordonne le désordre du rêve, rend cohérent
le chaos et rassemble par une logique picturale, ce qui était
éparpillé aux quatre coins du monde. Lil s'égare
dans les plis d'un paysage « non lieu » immuablement fluide
qui garde son secret. Le paysage nest pas un spectacle. Ce qui
en est restitué, cest la manière dont il a été
perçu, assimilé, le sentiment d'avoir été
du côté de la nature. À la manière des séries
hautement colorées au lavis d'encre des Waterfalls minimal ou
Waterfalls Hybrid, des expansions liquides comblent les intervalles
du blanc et se jouent des illusions de la distance. Il n'est pas nécessaire
qu'il y ait affirmation, installation de la couleur. Pas de panique
à savoir comment cela « pleut » infiniment des taches
sur la page blanche. Ces deux séries révèlent un
chromatisme puissant (à la Joan Mitchell) enivré de lumière
et d'une extrême fluidité. Harmonisation de feuillage,
rivière déferlante, des roses, des verts, des violets
et des bleus transparents dialoguent en variations infinies telle une
cadence de joie.
Dans chacune des séries, Gilles Balmet prospecte le plus profond
mystère qui rompt avec une réalité visuelle existante.
On ne peut plus se dire « Qu'est-ce que c'est ? » «
Où est-ce ?» cet informe n'est jamais clôt, c'est
un organisme ouvert qui crée un autre monde, une cérémonie
de l'événement et de la vitalité. Le monde est
à prendre, avancer vers lui, c'est se heurter, essayer de retenir
ce qui ne se saisit pas. Rien n'est fermé dans ce glissement,
cette mouvance. Il ne cherche pas à contourner le beau. Quand
tout est déjà âpre, discontinu et inégal,
il nous propose une éclaircie ou plus exactement une apparition
qui nous place invariablement du côté de la peinture, de
son indicible lieu qui nous tient éveillé. La peinture
n'a pas de signification, seulement une existence.
Élisabeth CHAMBON
Conservateur en chef du patrimoine
Musée Géo-Charles
*Henri Maldiney
L'art , l'éclair de l'être. Ed. COMP'ACT , collection
Scalène, 1993
|