Gilles Balmet
Gilles Balmet Artiste-Collectionneur
Julie Crenn
Lorsque nous prenons le temps dobserver la collection de Gilles Balmet, plusieurs sujets de réflexion émergent. Les premières concernent son mode de constitution. En effet, elle repose quasi intégralement sur un système déchanges entre artistes. Ces échanges naissent de rencontres avec lartiste-collectionneur, dans le cadre de projets communs, de visites dexpositions, de lectures ou de « promenades » sur Internet. Ladmiration et la curiosité motivent Gilles Balmet. Lorsquil aime luvre dun artiste en particulier ou bien quun « coup de cur » survient, il peut lui arriver d'acheter une uvre, cependant son mode daction est surtout linvitation à l'échange. Échanger une ou des uvres, c'est ce qu'il propose volontiers aux artistes dont le travail compte dans sa propre construction plastique et conceptuelle, et cette invitation qu'il formule ouvre une porte vers lautre, elle génère une attente, une possibilité, une aspiration et de linattendu. Quelle reste sans réponse ou éveille la curiosité, elle manifeste une volonté de mise en relation des artistes entre eux. Quil soit le fruit du hasard ou dune invitation, léchange se fait chaque fois le prolongement et la matérialisation dune rencontre. En ce sens, luvre devient non seulement le témoin dun respect mutuel, mais aussi lobjet-contact par lequel les artistes peuvent communiquer, partager et discuter. Ainsi, lâme de la collection de Gilles Balmet pourrait être illustrée par un dessin de Jochen Gerner qui représente une forêt darbres entre lesquels se cache une boîte qui symbolise un trésor, un mystère ou linconnu. Sous la forêt est inscrit : « Je voudrais découvrir quelque chose involontairement, par hasard ou accidentellement. » Le dessin mis à lhonneur Formée de dessins, de peintures, de sculptures et de vidéos, la collection ne sarrête à aucun médium, et tous les formats sont les bienvenus. Pourtant, au fil des uvres, les dessins apparaissent majoritaires. Peintre et dessinateur, Gilles Balmet accorde une place prépondérante au dessin dans son uvre personnelle. Collectionner les dessins réalisés par dautres artistes sinscrit dans une cohérence avec sa pratique et ses aspirations esthétiques. Le dessin, un médium souvent déconsidéré car il est pensé comme étant lébauche dune autre uvre, Pierrette Bloch en décrit ainsi la richesse : « Il y a la craie, le fusain, la mine de plomb, le crayon mou, le crayon tendre, le pinceau chinois, le pinceau japonais, la calebasse, lempreinte, le pliage, le papier, la toile, la terre, la poudre de couleur, lencre, le graphite, la plume doie, la brosse, leau, laquarelle, le lavis, la sépia, la feuille de papier découpée, lenduit à leau, les doigts, la main, des pointes, des plumes Sergent-Major, la souris, la patte de mouche, la bouche, la ficelle, léponge, la feuille, la sarbacane, chacun de ces outils est lorigine dune famille de dessins1. » La collection explore lentière diversité technique, formelle et matérielle énoncée par Pierrette Bloch. À travers lauthenticité qui lui est propre, le dessin traduit la pluralité des sensibilités artistiques rassemblées par Gilles Balmet. Choisir de collectionner principalement des uvres dessinées signale aussi que l'on défend ce médium. Boudé par les institutions, par la critique et par le public, le dessin est pourtant l'un des tout premiers modes de représentation du monde. Il est le moyen le plus direct pour produire une imitation par le trait, la trace, la tache, le point. Dès lenfance, nous nous armons de feutres de couleur, de crayons à papier, pour nous emparer du réel afin den rendre compte le plus fidèlement possible ou pour le charger dun imaginaire sans bornes. Henri Michaux écrit dailleurs : « Lenfant à qui on fait tenir dans sa main un morceau de craie, va sur la feuille de papier tracer désordonnément des lignes encerclantes, les unes presque sur les autres. Plein dallant, il en fait, en refait, ne sarrête plus. [ ] Dessiner cest représenter, présenter à nouveau, donc imiter2. » Il existe un rapport instinctif et vital au dessin. Un rapport sincère et nécessaire que les artistes conservent, développent et affinent selon leurs pratiques. Autour du dessin, Gilles Balmet réunit différentes composantes de son propre univers : le paysage, le corps et lempreinte de la culture japonaise. Corps-paysages Les corps et les paysages traversent la collection. La nature et lhumain représentent deux terrains de recherches infinies. Deux terrains que les artistes bouleversent, croisent, lient et retranscrivent. Jean-Christophe Bailly écrit : « Le visible nest pas une image, ne fonctionne pas comme une image Il nest pas ce qui est devant nous, mais ce qui nous entoure, nous précède et nous suit. Sous les yeux le visible se présente comme cette absence de bords et de cadre qui nest ni un volume ni un simple contenant, mais une vibration, un suspens à lintérieur duquel le temps a lieu, à des rythmes variables. Ces rythmes du temps forment (tissent) la trame de lapparence. [ ] À lintérieur de ces systèmes qui tous ensemble forment une gigantesque et indéfaisable pelote, il y a quantité de trous, de cachettes, de fils non tirés1. » Ces zones dombre abritent « le caché ». Les artistes dont les uvres forment la collection de Gilles Balmet tirent les fils du caché pour en restituer des images, des sensations, des gestes ou encore des mots. Ils dépeignent la diversité et les multiples facettes de mondes à la fois proches et lointains, visibles et cachés, conscients et inconscients. Des mondes doù ils extirpent des paysages, des corps parfois même, des corps envisagés comme des paysages. Ainsi, les routes entrecroisées de Kristina Solomoukha dialoguent avec les monts et les échelles de Michael Schall. Le magma sucré et coloré dEmmanuelle Villard fait écho aux bulles cellulaires de Maureen McQuillan. Les paysages panoramiques de Stéphane Belzère et de Vidya Gastaldon, côtoient des paysages plus intimes à limage des uvres de Fabrice Cazenave, Jérémy Liron, Mathieu Cherkit ou Marcel Gahler. Nous retrouvons un attrait commun pour le monde organique avec les dessins de Gaëlle Chotard, de Benjamin Hochart, de Makhi Xenakis, de Raul Illaramendi, ou encore de Catrine Thorstensen. Nous observons un intérêt partagé pour lexamen attentif et minutieux de la lumière et de la couleur dans les uvres de Stéphane Bertrand (rayons du soleil sur le tracé sinueux dun chemin de campagne), Jared Sprecher, Claire Chesnier, Michèle Crozet, Pauline Fondevilla ou de Lydia Anne McCarthy. Le paysage est véritablement envisagé sous toutes ses formes, macro et microscopique, urbain et rural, lumineux et sombre, bienveillant comme inquiétant. Il est en dailleurs de même pour la nature humaine. En effet, comme lart du paysage, lart du portrait traverse la collection de Gilles Balmet. Les portraits dhommes et de femmes portent une recherche sur lidentité corporelle et sexuelle de lindividu. Seuls, en couple ou en groupe, les personnages dépeints par Tom de Pékin, Heidi Wood, Simon Willems, Achraf Touloub, Georges Tony Stoll ou encore Ted Gahl expriment un panel de sentiments comme la solitude, la mélancolie, la fierté, la peur et le doute. Ils nous renvoient au caractère insaisissable et perturbant de notre époque. En ce sens, le corps hybride occupe une place importante au sein de la collection : le corps chewing-gum de Lionel Sabatté, la femme-maison de Béatrice Cussol, lhomme-fleur de Zachari Logan ou encore le zombi hurlant de Scott Daniel Ellison. Le corps et lidentité évoluent, ils se transforment, sans limitation. À travers des filtres dordre autobiographique, sociétal ou imaginaire, les artistes semploient à les examiner, à les questionner et à les traduire de manière visuelle et formelle pour enjamber le carcan que la société souhaiterait imposer. La part extrême-orientale Au fil des uvres de la collection, nous notons linfluence prégnante de lart japonais sur les choix et les invitations de Gilles Balmet. En 2010, il réside pendant six mois à la Villa Kujoyama au Japon, où il découvre la culture japonaise (lart, les paysages, la philosophie) avec laquelle il trouve des correspondances et des affinités. Très vite, lartiste simmerge dans lart de vivre japonais empreint dune sensibilité et dune complexité jouissives. Dans ses Récits sur le Japon, lanthropologue et ethnologue Claude Lévi-Strauss a écrit : « Le dépouillement va avec la richesse, les choses signifient davantage1. » Dun point de vue occidental, la culture japonaise nest pas facilement appréhendable, il nous faut lobserver longuement pour finalement percer son caractère distant et impénétrable. Pour se faire une idée de la culture et de la société japonaises, Gilles Balmet visite les temples, contemple les jardins de Kyoto, observe les objets de lartisanat et du folklore. Des connexions sétablissent entre le Japon et le travail plastique de lartiste : une sensibilité accrue, un souci du détail, de la gestuelle, la nécessité de traduire les éléments naturels à travers de nouveaux filtres, le rôle indispensable de la nature (la lumière, les paysages, les textures, les odeurs, les sons), ainsi quune infinie patience. Sur place, il rencontre des artistes japonais avec qui il entame des relations basées sur la discussion, le partage et léchange. Nous pouvons citer la présence des éclats lumineux de Hidemasa Fujii, le corps-paysage de Hirokazu Tokuyama, lunivers étrange de Maki Arie, les objets graphiques de Soshi Matsunobe, les paysages urbains de Takashi Suzuki et les portraits dAyaka Codama. Lincidence et linterrelation entre lartiste et la culture japonaise trouvent inévitablement un écho dans la collection. Quelle soit consciente et inconsciente, une relation est établie entre ses aspirations esthétiques et le Japon (traditionnel et contemporain). Nous avons auparavant examiné la prédominance du paysage et de ses déclinaisons qui forme la colonne vertébrale de la collection. À létude de la nature, nous constatons dautres passerelles avec lart japonais. Le rapport est parfois clairement assumé lorsque nous voyons les bois laqués de Martine Rey, le portrait dune femme asiatique par Jean-Frédéric Coviaux (un photogramme extrait dun film de Yasujiro Ozu) ou encore les dessins pliés de Simon Schubert. Un rapport qui peut également être plus diffus : travail dune dimension graphique (Nicolas Aiello, Abdelkader Benchamma, Julien Bouillon) ; capacité de mettre en image une sensation, une émotion (Jimmy Baker, Rebecca Bournigault, Aurélien Couput) ; dépouillement du sujet (les pistils dune Dent-de-lion par Silvia Bachli, le contour tracé en blanc des silhouettes de deux individus se tenant côte à côte sur un fond noir par Jean-Charles Blais). Gilles Balmet ouvre des portes entre Occident et Extrême-Orient. Pénétrer limaginaire Gilles Balmet est artiste et collectionneur. Une collection dartiste comporte nécessairement une dimension sensible et esthétique qui diffère des collections dites « traditionnelles » (des collectionneurs, des galeristes, des musées et dautres collections publiques). Elle implique une singularité par l'affirmation dun goût, la défense dune génération, dune mouvance spécifique en laquelle lartiste se reconnaît, à laquelle il appartient ou souhaite sinscrire. La collection de Gilles Balmet croise héritage et actualité artistique. Dans son analyse du « Musée imaginaire » dAndré Malraux, Michel Melot écrit : « Chaque époque, chaque individu recompose ainsi sa propre famille d'uvres, qu'il nomme l'art, et communique ainsi, par ce jeu de synapses, avec les siècles et avec le monde. C'est le "Musée imaginaire", particulier à chacun, puisant dans un fonds universel dans lequel chaque homme retrouve "sa part d'éternité"1. » Gilles Balmet construit son propre musée imaginaire en réunissant les artistes qui comptent à ses yeux et qui, avec lui, participent à rendre compte du monde, de ses troubles, de sa diversité, de sa beauté, ainsi que de son chaos. En partageant et en présentant publiquement sa collection, Gilles Balmet nous dévoile ce qui constitue sa nourriture esthétique. Il nous invite ainsi à entrer au cur de son imaginaire, riche de références, de liaisons et de possibles. Notes 1 Claude Schweisguth, Invention et transgression, le dessin au XXe siècle, Paris, Centre Pompidou, 2007, p. 6. 2 Henri Michaux, Les commencements, Montpellier, Fata Morgana, 1983. 3 Jean-Christophe Bailly, Le parti pris des animaux, Paris, Christian Bourgeois Éditeur, 2013, p. 25. 4 Claude Lévi-Strauss, LAutre Face de a Lune Écrits sur le Japon, Paris, Seuil, 2011, p. 73. 5 Michel Melot, « Lart selon André Malraux, du Musée Imaginaire à lInventaire Général », In Situ, n° 1, 2001.
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