Gilles Balmet
[ENTRETIEN] Gilles Balmet Réalisé par Pauline Lisowski pour la revue online Point contemporain
Gilles Balmet compose ses peintures tel un alchimiste. Celles-ci présentent des horizons, des jeux de niveaux et une lumière intense. Lartiste privilégie un certain lâcher-prise et sinspire des processus naturels pour laisser venir des formes, des lignes, lapparition dun paysage. À travers ses uvres, sexprime la puissance dun geste et la relation du corps avec la peinture et son support. Cet entretien fait suite à la découverte dune de ses uvres de la série Silver mountains présentée lors de lexposition Là-Haut, au centre dart la Graineterie à Houilles, puis à ma visite de son exposition Under the Cherry Moon à la galerie Dominique Fiat. Propos de lartiste recueillis par Pauline Lisowski le 29 août 2016 : Tes uvres peuvent suggérer des paysages ou des processus naturels ? Doù tires-tu tes sources dinspiration ? Je ne suis pas sûr que lon puisse parler de sources dinspiration pour parler de mes uvres ou alors en rapport avec leur processus de création. De nombreux artistes mintéressent et peuvent minfluencer dune manière consciente ou pas. Mes peintures ne montrent en effet aucun lieu connu même si elles peuvent sapparenter au paysage de manière évidente. Elles ne représentent pas de montagnes précises puisquelles nont pas de modèles existants. En fait, cest par mes manipulations que je les fais naître. La série Ink mountains ou Silver mountains, deux séries commencées en 2008 et 2010, correspondent à des images situées à la frontière de labstraction et de la représentation paysagère. Le basculement dans une sorte de négatif des Ink mountains qui a donné les Silver mountains, sest fait lors dun séjour de six mois à Kyoto, où jai découvert de nouveaux matériaux.Tu élabores tes uvres comme un alchimiste de la matière picturale. Tu sembles tenir de limportance dans le processus de travail. Comment sélabore ce travail dans latelier ? Quest ce qui guide le point de départ dune série duvres et son médium ? Jaime beaucoup expérimenter de nouvelles séries de peintures à laide de multiples supports. Je travaille sur des papiers de différents formats et tente parfois de transférer par la suite mes découvertes sur toile même si mes papiers ont une parfaite autonomie en tant quuvres. Jai aussi la sensation de produire plutôt des peintures sur papier que des dessins en général même si certaines uvres ont un statut hybride. Je définis petit à petit des paramètres, mêlant gestes, supports, matières picturales, bombes de peintures, outils de transfert et des bacs contenant divers liquides. Jutilise pour une série une quantité déléments qui peuvent être ensuite additionnés et imbriqués et je modifie parfois « la recette » de la série dans une certaine logique empirique. Des oppositions de matières peuvent opérer, des transferts sont possibles, certains pliages fonctionnent bien sur certains papiers qui supportent ou non mes manipulations dans des bains deau ou dautre chose. Certains gestes permettent des effets visuels qui correspondent à mon désir du moment pour telle ou telle série duvres. Ces combinaisons sont des sortes de cousinages ou dhybridations. Lensemble de mon travail fonctionne ainsi comme une grande famille élargie. Et de temps en temps quand tout va trop bien et que je commence à mennuyer, je modifie un paramètre radicalement afin de faire basculer une série vers autre chose que jexploiterai ou non par la suite. Tu fais lépreuve dune relation physique au support et à la matière picturale. Comment penses-tu cette posture de peintre ?Il est vrai que je travaille avec mon corps, un des paramètres de ma pratique. Je peux explorer la sensualité dune courbe que je vais obtenir en intervenant sur la musicalité dun geste, un peu comme un danseur ou au contraire hâter et violenter limprégnation de la matière sur mon support afin de casser cette douceur et témoigner ainsi dune certaine violence, retranscrite dans la matière. Je pense aux triptyques sur papier ou aux grands formats sur toile de la série Silver reliefs dont la manipulation dans mes piscines ou grands bacs nest pas de tout repos. Le support papier peut se déchirer en permanence et je dois contrôler à tout moment sa résistance aux tensions liées à mes manipulations. Dautres uvres requièrent au contraire des gestes calmes. Pour les Waterfalls, par exemple, le trempage de supports préparés à lencre dans des bacs deau doit se faire très méticuleusement afin de préserver une certaine propreté des couleurs et une clarté du dessin obtenu en dégradés plus ou moins subtiles. Tu travailles en quelque sorte entre le hasard et la maîtrise du geste. Que cherches-tu en manipulant tes supports et en leur faisant subir des épreuves ?La question de la tentative de maîtrise du hasard que jai souvent évoquée est relative dans mon travail mais elle existe vraiment. Elle se vérifie lorsque lon regarde les dos de certaines uvres des Silver mountains par exemple qui ont subi le même bain de chaque côté de la peinture et qui pourtant sont radicalement différents. Il y a le dos de la feuille sur lequel je ne contrôle absolument pas la circulation des matières par rapport à la face, luvre sur laquelle mon regard ma permis de bouger le support en fonction de ce que je voyais en train de se créer et de ce que je souhaitais réaliser avec luvre et sa composition improvisée dans linstant de lécoulement des matières. Cest une sorte de défi personnel qui doit seffectuer dans linstant sous peine de rater la peinture si elle échappe trop à mon contrôle. Tout de même, certains travaux purement liés au hasard sont intéressants et je peux jouer avec un certain lâcher prise afin de nourrir limage produite et son dessin. Dans tes uvres, on peut percevoir une relation à un certain sublime. Jy perçois la force dun paysage toujours en mouvement, où se perdre. Que cherches-tu à provoquer chez le spectateur ?Dans les uvres Ink mountains ou Silver mountains, celles qui se rapprochent plus précisément de paysages, ou en tous cas qui peuvent être lues dans un premier temps comme telles, je ne pense pas avoir eu une intention de figuration au moment de leur élaboration puisquelles relèvent de pratiques processuelles. Le protocole de réalisation mintéressait peut-être plus à ce moment là dans cette tension entre laléatoire de la circulation de la matière et son contrôle par mes gestes. Je me suis ensuite pris au jeu et jai cherché à pousser certaines uvres vers un plus grand niveau de « réalisme photographique », ou vers une relation au paysage sublime. Ce sont des séries assez romantiques qui placent le regardeur face à limmensité de paysages soumis aux éléments naturels, un peu comme a pu le faire Caspar David Friedrich dans son fameux tableau Le voyageur au dessus de la mer de nuage, ou bien Turner. Jai créé ces paysages de toutes pièces et ce côté démiurgique mamuse puisquil sagit de nouveaux espaces potentiels à parcourir, des espaces à conquérir par lesprit et la contemplation. Lérosion de ces paysages de montagnes, de ces grottes ou de ces dunes renvoie aussi à notre finitude et à des temps immémoriaux. Ces peintures proposent lexpérience plastique dune sorte daccélération des phénomènes naturels dérosion de paysages. Elles nous renvoient à nous même et à notre relation à la nature. Mon travail parle de ce sentiment mélancolique de notre époque et des crises diverses qui nous concernent.Jy vois ainsi un lien avec ta méthode de travail. Tes expérimentations de la matière avec le support renverraient-elles à cette nature et à son écosystème dont il faut prendre conscience ? Sil y a un rapport avec la nature dans mon travail cest
peut-être au niveau des matériaux employés, des
procédés dapparition des images, de son aspect minéral
ainsi que des grandes forces gravitationnelles que jutilise lors
de mes manipulations et des écoulements de matières résiduelles
qui séchappent des uvres étendues. Jai utilisé la photographie en tant quartiste et jai produis ce que lon appelle de la « photographie plasticienne ». Jai présenté en 2006 lors de lexposition du prix Ricard une série, les belles demeures qui mêlait une approche plastique et photographique avec ces images de belles maisons issues de catalogues de ventes retravaillées à lencre de Chine, scannées puis tirées en photographies, venant créer des images intrigantes et ambiguës. Jai aussi travaillé directement avec mon scanner dans lequel jintroduisais des catalogues de pattern de graphisme venant créer des espaces psychédéliques proches dimages de synthèse. Jai également utilisé des filtres en gélatine devant mes objectifs en me confrontant, à laide des mouvements des trains, aux paysages dOsaka pour enregistrer et décomposer le paysage et créer ainsi de nouvelles images. Dautre part, je me suis servi des illuminations de Noël de Tokyo ou de ses feux rouges de façon quasi calligraphique avec mon appareil photo. Par ailleurs, jemploie la photographie de manière plus classique et plus régulièrement pour documenter mon travail et prendre du recul par rapport à mes productions plastiques. Jaime beaucoup le terme révélation dune image et il savère très juste par rapport à mes procédés techniques et à mes approches processuelles. Jai en quelque sorte repris certains gestes ou types de procédés de la photographie en les adaptant à la peinture. Revenons à ta pratique picturale, entre le hasard et la maîtrise dun geste. Tu as une relation assez triviale avec tes matériaux et pourtant tes uvres atteignent une certaine virtuosité. Quest ce qui tintéresse dans ces deux rapports opposés à la peinture ? Il est vrai que jutilise parfois des outils étonnants que lon pourrait qualifier de triviaux, piscines gonflables pour enfants, bac à sable, confettis, bombe de peintures, pétards, munitions de pistolets en plastiques, pour élaborer des dispositifs afin de peindre et dessiner. Je les combine pour obtenir des uvres paradoxalement complexes. Jaime aussi confronter ces outils triviaux voire un peu régressifs ou évoquant lenfance à des matériaux dit « nobles » comme lencre de Chine, la toile, des papiers de qualité ou tout autre matériaux plus classique. Je remplis régulièrement mes piscines et bacs deau que jai tout simplement choisi car il sagissait des plus grands récipients abordables et transportables que javais trouvé pour contenir mes bains de peinture ou deau. Je tends à dépasser le statut initial des matériaux donnés au départ de lélaboration dune uvre. Il y a parfois un grand écart entre ce qui est mis au départ dans le travail au niveau des matériaux et le résultat. Je cherche à obtenir, dans un laps de temps parfois très court, une uvre complexe et subtile, parfois à la limite du réalisme photographique à partir de données et de matériaux simples. Cela fait aussi appel à mon savoir faire artistique et technique et correspond parfois à une sorte de défis que je mimpose. Ta série Untitled (Rorschach) dont le processus plastique est inspiré du fameux test touche encore plus à la répétition dun geste et dun motif. On peut y voir une sorte décriture, une partition. Le spectateur est incité à y voir une infinité dimages possibles.Actuellement, je poursuis cette série commencée en 2004. Il sagit de papier ou de toiles pliées en accordéon sur lesquels je viens réaliser une sorte de dripping de peinture en tournant autour du support disposé au sol, action inspirée du fameux geste de Jackson Pollock en all over. Je replie ensuite la toile pour permettre à la peinture de se transférer de chaque côté des plis. Puis, je déplie et tend les supports sur châssis ou je les encadre pour les uvres sur papier. Jai ajouté récemment, pour les coulures préparatoires, des sortes de motifs spiralés ou des cercles qui permettent de nouvelles possibilités de compositions et de lectures, une fois les éléments développés et transférés. Dans ce travail, on peut suivre et contempler ces entrelacs de coulures de peintures qui se suivent sur toute la surface de la peinture, à la fois interrompus par cet ordre symétrique répété le long des plis, venant ponctuer lespace de la feuille. On peut aussi lire de manières très diverses les taches, les lignes et les motifs produits qui apparaissent et lon projette facilement des lectures de visages, de formes totémiques, de végétaux, danimaux ou dinsectes ou tout autre chose dans les éléments crées par la symétrie. Ce phénomène didentification et de lecture sappelle la paréidolie. Par ces uvres, ny a-t-il pas une ouverture vers linstallation in situ et un lien avec larchitecture ? En 2006, jai utilisé pour une commande sur les vitrines des boutiques Hermès dans huit villes dItalie des motifs créés par mes peintures et transférés numériquement en vitrophanie adhésives. Ce type de transferts et de rapports à lespace public ou aux espaces privés mintéresse. Je men suis dailleurs inspiré pour des projets de commandes publiques telle que luvre pérenne pour le hall daccueil de la Médiathèque de lArchitecture et du Patrimoine de Charenton-le-Pont en 2013 pour laquelle jai disposé quatre diptyques de très grands formats réalisés en tirages pigmentaires à partir de peintures inédites de la série Silver mountains. Tu travailles par série, lune peut être laissée à son premier stade, tandis quune autre peut être prolongée, plus aboutie. Tu réalises également des combinaisons de plusieurs techniques. Cherches-tu la limite, lépuisement de la répétition dun geste et de la matière picturale ? Plus que dun épuisement, je dirai quil sagit de lexploration des possibilités amenées par un certain cadre de travail et un médium, dans le respect de mes exigences esthétiques. Comme je multiplie les possibilités dexplorations, cela augmente dautant plus mes champs dexpériences artistiques. Je peux tenter dadditionner des strates dinterventions sur des uvres et cela peut mamener à des résultats intéressants comme lorsquà la suite daccidents dans mon atelier, jai décidé de recouvrir dun nouveau passage en couleur les Ink mountains noir et blanc que javais produit. Ces peintures sont devenues des Chemical landscapes, nom dune nouvelle série née à ce moment-là. Je détruis de temps en temps des uvres quand elles ne fonctionnent vraiment pas ou comportent des « défauts » qui me dérangent trop visuellement. De plus, le rapport à une certaine musicalité mintéresse. Je pense quune certaine harmonie et une sensation déquilibre doivent être présentes dans lensemble dune uvre.
|