Gilles Balmet

http://gillesbalmet.free.fr

 

Quand l’artiste collectionne ou l’artiste collectionneur : entretien entre
Inge Linder-Gaillard et Gilles Balmet

Inge Linder-Gaillard : Gilles, tu es un artiste encore assez jeune, avec une œuvre personnelle, produite à un rythme soutenu, mais en même temps tu as amassé une collection conséquente de près de 150 œuvres d’une centaine d’artistes différents. Quand as-tu commencé à collectionner des œuvres et pourquoi ? Au départ, collectionner, était-ce un geste conscient, avec le but de constituer une collection ?

Gilles Balmet : Je crois que j'ai toujours plus ou moins collectionné et aimé cela ; qu'il s'agisse des pierres trouvées en forêt, des billes, des timbres, jusqu'aux premiers échanges d'œuvres initiés avec mes amis à l'École d'art de Grenoble en 2003. Ce rapport à l'échange a sans doute été amplifié par mon rapport aux œuvres présentes autours de moi et issues de la collection de mon arrière grand-père Louis Balmet, qui était maître-verrier à Grenoble. Il a aussi été directeur par intérim de l'École d'art de Grenoble dans les années 1920. Il était très impliqué dans la vie artistique locale. Il a par exemple échangé quelques œuvres avec ses amis artistes. J'ai vu très tôt chez mes parents des œuvres de Jules Flandrin, Henriette Deloras, Théodore Ravanat, François Auguste Ravier ou Claudius Denis, des artistes régionaux de qualité, présents dans les musées, puis, plus tard, dans l'atelier d'encadrement de mon père, les œuvres de sa clientèle dans des registres très différents. Je crois que cela a instauré un rapport à l'art plus tard entretenu par ma fréquentation, très tôt, des galeries, comme celle d'Antoine de Galbert (bien avant que sa fondation, La maison rouge, n'ouvre à Paris), des antiquaires, de la Nouvelle galerie, qui était un lieu formidable, du Magasin, Centre National d'Art Contemporain et du Musée de Grenoble, dans lesquels j'ai passé, adolescent, presque tous mes samedis après-midi. Les librairies et bibliothèques de la ville ont aussi beaucoup compté dans mon éducation artistique.

Comment procèdes-tu ? As-tu établi, pour reprendre un terme cher à l’École supérieure d’art de Grenoble dont tu es issu, une sorte de « protocole » ? S’agit-il d’achats ? De troc ? Autre chose ?

Ma collection s'est constituée de différentes manières mais principalement par des échanges complétés de quelques achats lors d'occasions particulières, comme les ventes caritatives Art protects au profit de la lutte contre le sida à la galerie Yvon Lambert à Paris. J'ai procédé par coups de cœur, en découvrant des artistes sur Internet ou lors d'expositions en galerie, ou dans le cadre d'expositions de groupe auxquelles je participais, ou encore via les réseaux sociaux comme Facebook. En cela, on peut dire qu'elle est aussi une sorte de portrait de génération. J'essaie cependant de lutter contre cette idée générationnelle parce que j'ai moi-même des goûts très éclectiques et suis touché par différentes générations d'artistes. Je complète donc mes échanges par des achats, en général modestes, ou au gré de rencontres.
Lorsque je repère une œuvre qui me plaît ou un artiste dont la démarche globale m'intéresse, j'essaie de le contacter – ce qui est parfois difficile – et je propose un échange, soit à distance par envois postaux mutuels, soit direct, lors d'une rencontre dans un café avec des cartons à dessin ou dans nos ateliers respectifs quand c'est possible. C'est sans doute cette dernière formule que je préfère car cela donne un cadre à la rencontre. J'adore les visites d'atelier et la vision que l'on peut avoir d'un artiste est toujours ainsi plus complète. L'échange d'œuvres, et donc la collection, est peut-être même un prétexte à des rencontres. Comme l'art fait un lien entre nous, je suis rarement déçu par les personnes que je sollicite. J'amène dans un carton un ensemble d'œuvres que je juge de bonne qualité, car il ne faut pas oublier, et cela m'importe beaucoup, que l'échange ne peut se faire que s’il y a une estime réciproque du travail. Il peut aussi arriver que l'œuvre que j'échange se retrouve exposée par l'artiste, c'est arrivé avec Simon Schubert dans une exposition à Cologne… Je n'échange donc jamais que des œuvres que je considère comme intéressantes et abouties.

Te serait-il possible de te séparer de certaines œuvres de ta collection, ou chacune joue-t-elle un rôle de marqueur dans ton parcours de telle sorte que cela n’aurait pas de sens pour toi ? Autrement dit, les œuvres obtenues de cette façon particulière ont sûrement une « valeur ajoutée » pour toi puisque leur présence dans ta collection est, la plupart du temps, le fruit d’une relation directe avec un/une autre artiste.

Je n'envisage pas pour l'instant de me séparer de ces œuvres. Je ne les apprécie bien sûr pas toutes de façon égale ; certains artistes ont parfois échangé des œuvres plus faibles ou qui me plaisent moins. Est-ce parce que je ne les avais pas choisies ? Ou l'artiste n'était-il tout simplement pas en mesure d'échanger une œuvre totalement aboutie ? Ce n'est pas bien grave. J'ai parfois de merveilleuses surprises avec des échanges très généreux. C'est ce genre de moments que je préfère : quand je déballe et découvre tout le soin et l'amitié que l'artiste que j'ai sollicité y a mis.

Certains épisodes de cette aventure t’ont sûrement et naturellement marqués plus que d’autres. Pourrais-tu nous en décrire deux ou trois et nous dire pourquoi ?

J'ai par exemple eu la joie d'un très bel échange avec l'artiste allemand Jens Wolf, que j'ai tout d'abord eu du mal à contacter. Je lui ai parlé par email d'une œuvre magnifique que j'avais vue au Musée de Grenoble dans l'exposition De leurs temps, 2 qui présentait les acquisitions récentes des collectionneurs de l'ADIAF. Il m'a alors proposé de réaliser une version réduite de l'œuvre en question, ce qu'il a fait en apportant le même soin au travail du bois et des matières que dans l'œuvre originale. J'y suis donc très attaché. J'ai fait plus tard la connaissance des propriétaires de l'originale à qui j'ai raconté cette anecdote et elle les a beaucoup amusés. J'ai aussi eu le bonheur de rencontrer le jeune artiste japonais Soshi Matsunobe, représenté par Super Window projects lors de soirées à la Villa Kujoyama à Kyoto, ville où je suis resté six mois avec mon ami Benoît Broisat que j'accompagnais. J'ai eu un premier contact très intense avec les œuvres de Soshi lors de la foire Art Osaka en 2010. On entrait sur le stand et on ne remarquait rien de particulier jusqu'à ce que l'on découvre que tous les objets avaient été recouverts d'une bande autocollante noire minutieusement déposée à la pince à épiler. Boutons d'une chemise négligemment posée sur des draps de lit, niveau d'eau dans une baignoire, boîtes de lentilles de contact, cacahuètes et gobelets sur une table … : tout était redessiné avec cette technique. Ce fut une expérience fantastique. J'ai plus tard échangé deux objets avec Soshi, une tasse à saké en bois et une truelle jaune en plastique servant à enduire les murs traditionnels japonais. Ces œuvres mêlent tradition japonaise et art contemporain dans un esprit que l'on pourrait qualifier de zen que je trouve fascinant.
Dans un autre registre, Damien Cabanes m'a laissé un carnet complet de ses dessins au fusain. J’avais eu le droit d'en choisir trois – ce qui a été l'occasion d'une longue réflexion sur mes critères d'appréciation. Quels dessins étaient les meilleurs ? Lesquels étaient les plus représentatifs de son œuvre ? J'ai eu besoin de les prendre tous en photo afin de procéder par élimination et avec une certaine distance pour faire ma sélection.

Les esthétiques, médias et dimensions varient mais il y a une majorité d’œuvres en deux dimensions (dessins, peintures, photographies…). L’expliques-tu ? Comment ?

C'est lié à un goût personnel pour les œuvres sur papier, souvent jugées plus intimes et proches de l'artiste, ainsi qu’au fait qu'il s'agit d'œuvres qui peuvent être envoyées facilement par courrier dans des tubes ou à plat, ne prennent pas trop de volume à stocker et sont facilement manipulables. Certaines sont installées en vue chez moi et d'autres sont stockées dans des cartons à dessin quand elles ne sont pas encadrées.
Une petite œuvre n'est pas forcément plus faible qu'une grande, et je vois tellement d'œuvres monumentales sans aucun intérêt que je suis très content quand je vois mes petits trésors. J'aime aussi beaucoup les petites œuvres en volume, comme celle de Bouke de Vries qui est une sorte de vanité composée d'un bol en porcelaine brisé, de mégots de cigarettes, d'insectes et d'un chewing-gum dans une petite vitrine. Moi qui ne fume pas, je l'ai posé sur ma table de nuit… L’œuvre s'appelle Ashes to Ashes et m'évoque également un titre de David Bowie de 1980 que j'aime beaucoup.

Les œuvres de ta collection ont-elles une influence quelconque sur ta propre production ?

Je n'en ai pas particulièrement l'impression. Je me rapproche parfois d'artistes dont le travail est proche du mien. Peut-être parce qu'il sont dans une voie que je n'ai pas prise et que j'aurais pu prendre. Cela comble peut-être un manque, parfois. J'ai aussi un goût pour des choses que je ne pourrais pas faire. Certains échanges, comme celui avec Raul Illaramendi, se sont construits sur l'idée que nos travaux étaient justement très différents dans leur technique. Raul Illaramendi a un travail de dessin illusionniste extrêmement minutieux représentant des matières fluides. Moi, au contraire, je cherche à travailler dans une certaine rapidité et efficacité qui requiert une maîtrise et des protocoles précis tout en laissant une ouverture au hasard et à la fluidité des matières.
Je dirai plus que ma collection peut m'influencer dans mon enseignement à l'École supérieure des beaux-arts de Montpellier, durant lequel je fais régulièrement référence à des artistes issus de ma collection. Je défends ainsi une certaine conception de l'art et de la pratique des artistes contemporains qui me sont chers.

Les artistes-collectionneurs existent dans le monde entier. T’intéresses-tu aux collections d’art d’autres artistes ?

Ma prise de conscience de la possibilité de ces échanges a été très influencée par l'exposition Collections d'artistes en 2002 à la collection Lambert en Avignon. L'exposition était fantastique et le catalogue est sublime. C'est une référence dans ce domaine. J'avais même insisté pour rencontrer Éric Mézil, commissaire de l'exposition et directeur de la Collection Lambert, qui m'avait gentiment dédicacé le catalogue. La sensibilité et l'élégance des choix qu'il avait opérés pour cette exposition continue à être une source d'influence pour moi, et son amour de l'art et des artistes devrait être érigé en modèle chez les commissaires d'exposition.
Il y a eu plus récemment des expositions comme celle de la collection de Bernar Venet en 2009 à l'Espace de l'art concret de Mouans-Sartoux, celle de Noël Dolla à la Villa Arson à Nice, ou encore celle de Sol Lewitt qui vient de se terminer au Centre Pompidou-Metz. Je regrette que ces dernières expositions n'aient pas fait à ma connaissance l'objet de catalogues car je n'ai malheureusement pu voir d'elles que quelques visuels glanés sur Internet.
Mais je m'intéresse aussi aux collections de collectionneurs ! Une de mes références serait celle d'un couple mythique, les Vogel, à New York, montée sans trop d'argent en consacrant l'un des salaires du couple à l'achat d'œuvres dans les ateliers d'artistes majeurs de l'art minimal et conceptuel des années 60 à nos jours. Plus tard ils ont fait don de leur collection à la National Gallery of Art de Washington, avant de céder en plus cinquante œuvres pour les cinquante États américains dans un projet exemplaire dont devrait s'inspirer les collectionneurs en général. En France, les Guerlain, qui ont une fantastique collection, de dessins principalement, viennent de faire don de mille deux cent œuvres dessinées au Centre Pompidou. C'est aussi un bel exemple à suivre. Je me réjouis de voir certains des artistes dont j'ai une œuvre entrer ainsi dans les collections du Musée national d'art moderne.

Exposer ta collection implique de faire une sélection d’œuvres selon un certain nombre de critères que tu t’imposes ou qui s’imposent pour différentes raisons. La double exposition de ta collection au VOG, Centre d’art contemporain de Fontaine, et à la galerie de l’École supérieure d’art et design Grenoble-Valence, rue Lesdiguières à Grenoble, par définition donne deux accrochages séparés dans deux espaces distincts. Comment imagines-tu ces deux accrochages ? Différents de nature selon les lieux, leur configuration, leur mission-statut ?

Pour travailler et réfléchir à cette double exposition, je me suis préparé avec mon « musée miniature » qui est une petite boîte en carton qui contient une petite reproduction de chacune des œuvres de la collection. Cela me permet de travailler sur table à des rapprochements, de voir des points communs et des familles d'œuvres. Le premier accrochage d'une dizaine de pièces à la galerie Dominique Fiat à Paris dans le cadre du projet Medusa Caravage Salon de Massimiliano Baldassari (à l'occasion de Nouvelles Vagues en collaboration avec le Palais de Tokyo) a été une première étape de rapprochement des œuvres et de réflexion sur leur exposition.
Un accrochage plus récent au comité d'entreprise de ST Microelectronics à Crolles a aussi compté dans l'avancée de ma réflexion.
L'accrochage de la collection pour les deux lieux au VOG et dans la galerie de l'ESAD devrait se structurer autour de grands champs de l'art ou de notions thématiques comme les portraits, les paysages, les œuvres imbriquant ces deux questions, les œuvres abstraites, les objets dans l'art, etc. Les étudiants sont sans doute ouverts à des œuvres plus difficiles, il faut donc penser à la réception de l'ensemble par les différents publics concernés tout en évitant l'autocensure. Je vais privilégier les œuvres qui me semblent les plus abouties, et certains ensembles, comme ceux de Lionel Sabatté ou Camille Henrot. Le moment de l'accrochage proprement dit, du déballage des œuvres et de leur confrontation est de toute manière capital. Certains rapprochements fonctionnent, d'autres pas. Il y a un équilibre à trouver en fonction de l'aura ou de la puissance de chaque œuvre. La qualité graphique de l'une peut en étouffer une autre, un ensemble trop harmonieux peut paraître terne et nuire ainsi à la qualité de l'ensemble. Il faut donc trouver le bon rythme en respectant chaque œuvre. C'est un exercice difficile, un peu comme j'imagine l'écriture d'une partition, d'une composition d'ensemble, mais j'y prends de plus en plus de plaisir. Pour ces deux expositions, les questions de conservation interviendront aussi dans mes choix, notamment la fragilité de certains dessins à la lumière.

Cette exposition est l’occasion de faire un arrêt sur image, pour ne pas dire un bilan, de ta collection. Sans en être juge, quel constat t'inspire-t-elle ?

Il faut être objectif : je trouve que pour une collection montée sans argent ou presque, elle est plutôt de qualité et assez riche. Elle est très personnelle et mélange des artistes établis comme Silvia Bächli, Stéphane Calais, Vincent Bioulès, Adrian Schiess, Damien Cabanes, Rémy Jacquier, Dominique de Beir, avec parfois de toutes petites pièces de grands artistes qui ont une belle tenue et de très jeunes artistes à qui je souhaite un parcours aussi exemplaire. Je suis très heureux de pouvoir partager avec le public de Grenoble et de Fontaine des œuvres de ces artistes que je pense importants et de les présenter ainsi, souvent pour la première fois dans ces villes. Voir des œuvres en vrai et non en reproduction ou sur un écran d'ordinateur est une chose primordiale.

Comptes-tu continuer ta collection ad infinitum ? Autrement dit (et de manière un peu absurde) : à ton avis, dans 30-40 ans, à quoi ressemblera-t-elle ?

Je crois que quand on commence à collectionner, c'est pour la vie. J'adore rencontrer des artistes et voir de nouvelles œuvres. Le milieu de l'art et le mode de diffusion des œuvres évoluent constamment. Toutes les strates de ce milieu et de son commerce m’intéressent. Je reste attaché aux œuvres matérielles, et le plus souvent bidimensionnelles, qui permettent une relation directe. Devenu je crois plus exigeant avec le temps, j'aimerais compléter certains aspects de la collection. Je n'ai pour l'instant pas envie de la restreindre à un type d'œuvres ou à une époque comme peuvent le faire certains collectionneurs. Pour l'heure, plusieurs nouveaux échanges sont en cours et je suis occupé à préparer mes envois. Si je veux que l'échange se déroule dans un esprit de partage et de générosité, il faudra que l'œuvre que je vais choisir pour l'artiste lui « parle » ou lui plaise. C'est ma façon de penser à l'avenir de la collection.